La tolérance peut-elle être une valeur chrétienne au XVIe siècle ?

Si l'idéal exprimé dans l'adage médiéval « une foi, une loi, un roi » demeure vraiment le plus partagé parce qu'il semble évident que l'unité religieuse reste le meilleur garant de la cohésion d'un royaume, deux courants séparent pourtant les chrétiens restés fidèles à Rome.

Les catholiques intransigeants qui placent la religion au-dessus de la politique et qui conçoivent l'organisation de l'État comme une théocratie, c'est à dire comme un régime qui trouve son unique fondement dans la loi divine, ne peuvent concevoir la reconnaissance d'une cohabitation de deux confessions que comme l'introduction des germes de division et comme une trahison de la vraie foi légitimant la colère de Dieu. L'idée d'éloignement du salut éternel accentue la radicalisation dans la mesure où cette quête est vécue collectivement. Tout croyant qui ne fait rien pour ramener un égaré dans le droit chemin compromet son propre salut.

Les catholiques modérés, qui soutiennent une politique de tolérance, la considèrent souvent comme un moindre mal parce qu'ils conservent toujours en haute estime l'idéal d'unité religieuse du royaume. Pour eux, il s'agit d'une réponse transitoire imposée par des circonstances extérieures d'une extrême gravité, qui mettent en péril la solidité de l'État et la survie du royaume.

La tolérance de la petite minorité protestante n'est encore qu'une affaire de circonstance liée à un rapport de force, car il est aisé d'observer que leurs coreligionnaires européens placés en situation de domination partagent le même idéal d'unité religieuse dans leurs États. Les ligueurs ne se privent pas de le rappeler en insistant spécialement sur l'exemple des persécutions menées contre les catholiques anglais.

Les chrétiens restés fidèles à l'humanisme incarné par Érasme au début du siècle acceptent de laisser temporairement en sommeil leur idéal d'unité religieuse parce qu'ils ne séparent pas la recherche de la vérité de l'exercice de la charité selon le message de Saint-Paul et qu'ils considèrent la qualité de la vie chrétienne comme plus importante que les querelles dogmatiques. Ces dispositions d'esprit expliquent qu'ils aient en horreur le forcement des consciences, même s'ils désapprouvent le schisme opéré au sein de l'Église romaine. Seuls quelques esprits très minoritaires, relevant du spiritualisme mystique ou du moralisme adogmatique qui se rejoignent dans l'individualisme religieux, s'approchent d'une perception positive de la tolérance au XVIe siècle. Les seuls à fonder une tolérance civile sur le principe de séparation de l'Église et de l'État sont les anabaptistes, mais comme beaucoup remettent en cause la divinité du Christ, ils font horreur à la grande majorité des chrétiens qui les persécutent. Malgré tout, l'idée que la contrainte risque de ne conduire qu'à l'indifférence religieuse, ou pire encore à l'athéisme, est une question qui préoccupe beaucoup de théologiens.